mardi 13 décembre 2016

Ceci n'est pas une trace

Cette image est depuis quelques années mon avatar sur le Web. Ce choix n'est pas fortuit, ce n'est pas juste une belle image de montagne, c'est - si j'ose employer cette formule un peu arrogante - une métaphore de la sémiotique. Elle tente d'illustrer ce que Willard Van Orman Quine a nommé dès 1960 dans son ouvrage “Word and Object” (Le Mot et la Chose) l'inscrutabilité de la référence. Sa légende est bien sûre empruntée à René Magritte et à sa Trahison des Images (au passage il vous reste un peu plus d'un mois pour ne pas rater l'exposition éponyme qui lui est consacrée au Centre Pompidou).


Ceci n'est pas une trace

Cette image nous fait signe. A chacun de nous, suivant son vécu et sa culture, elle évoquera quelque chose de différent, ou rien du tout. Mais que désigne cette image? Autrement dit à quoi fait-elle référence? Si on la soumet à un logiciel de reconnaissance de forme un peu malin, comme Google Show and Tell, (ou celui qui est implémenté nativement dans votre cerveau) on aura sans doute une réponse du genre "Paysage de montagne en hiver, avec trace de promeneur". Peut-être même le logiciel arrivera-t-il à distinguer qu'il s'agit d'une trace de raquettes et non de skis, et qu'il est passé là plus d’une personne. La résolution de l’image, et l’état de la trace elle-même ne sont sans doute pas suffisantes pour dire à coup sûr dans quel sens la trace a été parcourue, et par combien de personnes.

Maintenant reculons d’un pas. Quelqu'un a pris cette photographie. Est-ce qu’il suit cette trace que d’autres ont laissée? Est-ce qu’il fait partie d’un groupe qui a pris un peu d’avance et a fait la trace devant lui? Est-ce que c’est sa propre trace qu’il regarde en se retournant? L’auteur de la photographie pourrait sans doute répondre à ces questions en utilisant sa mémoire de ce moment et d’autres photographies de la même promenade montrant le paysage sans trace, puis quelqu'un qui fait la trace, et ceux qui le suivent à l’aller, puis leur retour peut-être. Mais il ne le fera pas, pour vous laisser avec la question.

Bien des saisons se sont succédé depuis la prise de cette image, très vite d’autres promeneurs sont passés et ont choisi de suivre cette trace comme on le fait souvent par commodité ou pour ne pas saccager davantage le manteau neigeux, puis une autre chute de neige est venue recouvrir le tout, et au printemps toutes ces traces déjà indéchiffrables sont parties joyeusement vers la vallée en suivant les torrents gonflés de la fonte des neiges. Inutile de retourner sur place pour en savoir davantage sur cette image, sinon peut-être pour voir à quoi l’endroit ressemble quand la neige a fondu.

Cette photographie est donc la trace d’une trace, numérisée dans la mémoire d’un appareil photographique, puis copiée dans un disque dur, puis téléchargée après redécoupage vers quelque serveur Web, puis insérée à nouveau dans ce document, et recopiée dans la copie que vous lisez en ce moment sur un appareil quelconque qui n’a peut-être pas encore été inventé au moment où j’écris, voire même imprimé sur du papier.

Si je choisis cette image pour me représenter, autrement dit pour faire référence à moi, on peut l’interpréter comme on veut : est-ce une trace de moi prise par quelqu'un d’autre, une trace de quelqu'un d’autre prise par moi, une trace de moi prise par moi? Peut-être rien de tout cela, je l’ai peut-être volée quelque part sur le Web parce qu’elle me parlait. J’ai vu l’image et j’ai dit "Tiens, c’est moi, ça". Au fond, peu importe. D'une façon ou d’une autre, je me désigne par cette image. Et à celui qui regarde avec attention, qui accepte d’entrer dans la métaphore, cette image en dit plus sur moi, me représente finalement mieux qu’une photo directe de ma tête avec mon meilleur sourire. Elle dit quelqu'un qui chemine, peut-être pas tout seul, parfois suivant des traces déjà ouvertes, parfois ouvrant la sienne propre. Quiconque a marché dans la neige, seul ou en groupe, saura de quoi il s’agit, à quoi je fais référence. Les autres ne capteront rien, c’est tant pis pour eux comme dans un koan Zen.

Enfin, dernière métaphore, cette image peut symboliser la volatilité des informations. Le support de la trace, que ce soit la neige, le papier ou la donnée numérisée, est voué à disparaître, et souvent avec lui toute trace de la trace si on n’a pris garde de la conserver quelque part, comme je le fais en ce moment. Je dédie donc ce billet non seulement à l’entreprise avec laquelle j'ai cheminé pendant tant d’années, et notamment au collègue soigneux qui m'a permis de retrouver le document à l'origine de ce texte alors que je n'en avais même pas conservé une copie, mais aussi à la mémoire de toutes les œuvres englouties par les ravages du temps, la fonte des neiges ou la marée montante, la bêtise humaine, les incendies, les inondations et l’obsolescence des supports, des livres brûlés de la Bibliothèque d’Alexandrie à nos pages Web disparues sans autre trace qu’une erreur 404, en passant par les programmes enregistrés sur mini-cassettes de mon premier ordinateur en 1984.

Quelles sont les leçons pratiques de cette métaphore dans nos métiers d’ingénieurs philosophiques, selon l’expression de Tim Berners-Lee chère à Alexandre Monnin? On peut considérer que toute ressource (c’est-à-dire tout ce qui peut être identifié dans un système d'information, et singulièrement sur le Web) possède peu ou prou les mêmes caractéristiques que cette image ou ce qu’elle tente de signifier, et doit être vue plus comme une référence dynamique qu’une chose figée une fois pour toutes comme un document imprimé ou un tableau accroché dans un musée. C’est pourquoi ce mot anglais très ambigu resource serait sans doute plus justement traduit en français par référence que par ressource. Sauf à prendre le mot ressource au plus près de sa racine latine resurgere, quelque chose qui resurgit quand on active sa référence (par exemple une URI appelée par une requête Web), autrement dit une chose susceptible de résurgence, voire de résurrection. Ce que la référence cherche à désigner, le référent pour parler le langage de la sémiotique, est toujours en dehors du champ du système d’information, et donc essentiellement ambigu et mobile, toujours prêt à resurgir sous une nouvelle forme.

L’aspect essentiellement insaisissable du référent est accentué par le fait que le signe est statique alors que ce qu’il désigne est en mouvement. La référence tente de capturer un aspect des choses à un moment donné, mais lorsqu'on l’utilise effectivement dans un langage ou un système d’information, les choses ont déjà changé. C'est pourquoi les modes de représentation formelles des choses (les ontologies) ont de réelles difficultés à appréhender la question de la temporalité; la relation entre la persistance du signe et l’instantanéité de la signification est quelque chose de très mal compris, et encore plus mal intégré dans nos technologies du langage et de la connaissance.

On peut aussi considérer à juste titre que la signification de la ressource ne se réalise que dans le processus de résolution de la référence. Sur le Web ce processus est devenu arbitrairement complexe, par le jeu des redirections, des fédérations et négociations de contenu, ce qui fait que la signification d’une référence n’est pas figée, elle est nouvelle à chaque fois que nous l’interrogeons. Une situation non sans analogie avec la mesure en mécanique quantique, une analogie sur laquelle on reviendra.

lundi 12 décembre 2016

Eloge des lisières

Le citoyen pressé des villes ne sait plus guère ce que sont exactement des lisières, et le mot lui-même ne lui est guère familier s’il ne parcourt plus à pied campagnes et forêts. S’il en connaît par ouï-dire le sens, il ne l’emploiera guère spontanément. 

Les lisières ne sont pas des frontières, des lignes séparant ceci de cela, même si c'est ainsi qu'elles apparaissent sur les cartes ou vues du ciel. Ce sont des lieux de transition, de passage entre deux mondes. On dirait dans un langage moderne des interfaces. On les remarquait davantage autrefois lorsque les territoires étaient plus étendus et moins morcelés, et les voyages plus lents. Qui a marché des heures dans une forêt profonde et s’apprête à en sortir ressent la lisière comme une attente, puis un basculement. A l'orée d’un monde fractionné, bruissant, foisonnant, où la vue est limitée de toutes parts par l’enchevêtrement du vivant, le regard s’ouvre sur une plaine balayée de lumière et de vent. Tout change, le nombre de dimensions de l’espace, la portée de la lumière et des sons, les parfums, les opportunités et les risques. Le renard ne s’y trompe pas, quittant le couvert il s’arrête pour humer l’air, et observe de tous côtés, y compris vers le ciel d’où pourrait fondre quelque rapace. Au franchissement des lisières il faut comme lui adapter ses réflexes, sa vision du monde et des choses, reprendre ses marques. 

On peut aussi, tel le ramasseur de champignons, longer la lisière comme on marche sur un rivage, qui n’est lui-même qu’une autre espèce de lisière. On y découvre que la vie y est plus riche et plus variée qu’au cœur de la forêt et qu’au milieu de la plaine, profitant à la fois de la fraîcheur de l’une et de la lumière de l’autre. Les hommes ne s’y sont pas trompés, qui ont souvent installé là leurs premiers villages, cultivateurs-éleveurs dans la plaine, et chasseurs-cueilleurs dans la forêt. 

Il est de par le monde des lieux plus singuliers encore où se rencontrent non pas deux territoires, mais trois, quatre ou plus. Des rencontres de lisières, en quelque sorte. On peut passer de la forêt à la plaine en longeant un fleuve, ou encore plus singulièrement à l'embouchure de ce fleuve. Les habitants de ces lieux, en plus des métiers évoqués plus haut, peuvent être également pêcheurs en eau douce et en eau salée, mais aussi sauniers ou coureurs de grève, ou encore naufrageurs, passeurs, contrebandiers et trafiquants de tout poil. 

Mais dans notre monde de plus en plus morcelé, les territoires se sont multipliés et enchevêtrés au point que nous changeons de monde plusieurs fois par jour sans nous en rendre compte, enfermés dans ces bulles physiques, mentales ou virtuelles que nous pensons protectrices. De plus en plus ramifiées, les frontières devenues fractales sont partout, et les territoires qu'elles tentent d'enfermer trop étroits pour qu’on s’y sente vraiment chez soi et en sécurité. Nous ressentons et vivons mal ces intrusions incessantes d’un monde dans un autre, exacerbant ces identités meurtrières que Amin Maalouf a si bien décrites. 

Il est urgent de repenser nos frontières non plus comme des lignes de séparation, mais comme ces interfaces riches que sont les lisières, et les aborder avec à la fois la prudence subtile du renard et l'espoir gourmand du ramasseur de champignons.

lundi 24 octobre 2016

Si on allait à la pragmathèque?

Notre vénérable et grecque bibliothèque a inspiré à notre langue moderne, et sur le même modèle, les mots cinémathèque, médiathèque, ludothèque et même le vilain informathèque. Notons au passage que les trois derniers cités sont des mots hybrides, associant un suffixe grec à une racine latine. L'anglais s'en tient au latin pour le faux-ami library qui est notre bibliothèque, tandis que notre latine librairie est là-bas un bookshop, mot bien saxon.

Je lis aujourd'hui un fort intéressant article sur le développement des libraries of things, littéralement des bibliothèques de choses, autrement dit des lieux où on peut emprunter les objets et équipements les plus variés: outils, jeux, articles de sport, électro-ménager ... Le principe est simple: pourquoi s'encombrer chez soi de choses qu'on n'utilise que très rarement, alors qu'on peut en partager l'usage? Et pourquoi limiter ce principe aux seuls livres, média, jouets, ou toute autre catégorie de choses? Nul doute que ce concept ait de l'avenir avec l'essor de l'économie sociale et solidaire. 
Les exemples donnés par l'article ci-dessus se situent pour le moment en Amérique du Nord et en Europe du Nord (Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne), mais comment les nommerons-nous quand ils arriveront chez nous? Le grec pour chose étant πράγμα (pragma), une bibliothèque de choses devrait s'appeler en toute logique et en bon français une pragmathèque. Un mot qui semble jusqu'à ce jour inusité, et en tout cas inconnu de mon moteur de recherche favori auquel pas grand-chose n'échappe. Mais parions ici et aujourd'hui sur son introduction et son avenir dans notre belle langue.

NB : Le concept de ressourcerie (vilain mot lui aussi) est proche mais légèrement différent.

jeudi 6 octobre 2016

Lettre ouverte à Cécile Ladjali

Chère collègue,

Vous voudrez bien pardonner je l'espère cette formule d'appel un peu cavalière. Nous n'avons pas eu l'honneur d'être présentés, mais dans une vie antérieure j'ai été moi aussi enseignant, une carrière commencée, il y a fort longtemps, dans un de ces collèges de banlieue que vous connaissez bien. Pour être précis je n'y enseignais pas les lettres, mais les mathématiques, une erreur d'orientation assumée pendant près d'un quart de siècle. 

Je viens de terminer la lecture de votre roman "Illettré", et voudrais partager ici quelques réflexions à son sujet. N'ayant ni les moyens ni l'audace de chercher à vous contacter directement, et par ailleurs étant assez présomptueux pour croire ce message susceptible d'intéresser les quelques (rares) lecteurs de ces pages, je jette ici cette bouteille à la mer, comptant sur les vents et les courants du Web pour la porter un jour jusqu'à une plage de lecture où par hasard vous passeriez.

Je vous avais vue et entendue présenter votre livre à La Grande Librairie il y a quelques mois et j'avais eu une impression mitigée, mais qui au moins m'avait donné l'envie de vous lire. Je suis allé voir à tout hasard si votre roman n'avait pas déjà échoué sur les rayons de la bibliothèque de ma petite ville. Il n'y était pas, donc j'ai demandé si on pouvait me le faire venir. Et puis je suis passé à d'autres lectures, et quand j'ai reçu il y a une quinzaine de jours un message m'avertissant que le livre était disponible, je l'avais oublié et sur le moment son titre ne me disait plus grand-chose (le message ne mentionnait rien d'autre). C'est quand je l'ai eu entre les mains que mes souvenirs sont revenus, un peu vagues. Enfin, le livre était là, et puisque je l'avais voulu, il me fallait me mettre en devoir de le lire. Ce que j'ai fait, mais je vous avoue que j'ai eu du mal. Cette lecture m'a vite agacé. A vrai dire, je me suis forcé à la terminer (heureusement le livre n'est pas trop long), pour me donner le droit d'en parler. Au fur et à mesure des pages mes griefs se sont accumulés, au point de me pousser à les écrire ici.

Qu'est-ce qui m'agace dans votre livre? D'abord le style. C'est bien écrit, trop bien. Vous semblez surveiller les mots qui sortent de votre plume comme du lait sur le feu. On vous sent derrière eux, toujours tendue, dans le contrôle. C'est peut-être un parti pris de vous battre ainsi avec les mots, vous avez semble-t-il comme votre personnage Léo des comptes à régler avec eux (tout roman est autobiographique, parait-il). C'est peut-être un tort, mais j'aime que le style coule, que l'auteur disparaisse pour nous laisser en présence de ses personnages. Derrière ce style trop prégnant, les personnages deviennent peu crédibles, trop distanciés, et incapables eux aussi de respirer. Du coup j'ai lu votre livre comme il semble avoir été écrit: en apnée. 

Ensuite, on n'a pas l'impression que vous les aimez vraiment, vos personnages. Vos phrases acérées semblent plutôt les disséquer sous la lumière crue de la morgue d'un hôpital glauque de banlieue. Vous vous acharnez sur leur malheur, vous ne leur laissez aucune chance de s'en sortir. Pourquoi tant d'acharnement, de noirceur? Le handicap de Léo semble insurmontable. Il est condamné d'avance, tous les efforts qu'il fera pour s'en sortir l'enfonceront davantage, jusqu'à cette fin absurde et que pour tout dire j'ai trouvée totalement pas crédible. Pourquoi écrire sur le handicap si ce n'est pour dire qu'on peut vivre avec, malgré tout, montrer des pistes, porter un peu d'espoir? Je n'ai rien vu de tel pendant ces deux cents pages de noirceur et de désespoir, qui me laissent une impression amère. 

Enfin, vous vendez (intellectuellement j'entends) ce livre, et la critique l'achète ainsi, comme une illustration de votre combat contre l'illettrisme. Mais telle que je la comprends, l'indicible difficulté à vivre de Léo n'a pas ses racines dans l'illettrisme, ce dernier n'en est qu'un symptôme. Léo a rejeté la lecture et l'écriture au moment où il a été abandonné par ses parents. Son illettrisme aggrave son mal de vivre, mais il n'en est pas la cause profonde. Ce qui est vraiment traité dans le livre, c'est ce mal de vivre et la fascination de la mort. Auriez-vous fait hors-sujet? Après avoir refermé le livre, je suis retourné visionner l'émission susdite où vous en parlez, et vous dites à un moment "il n'est que des romans de mort" avec un appui sur ce dernier mot qui fait froid dans le dos. Donc c'était bien ça le sujet...

C'est dommage. Avec votre maîtrise de la langue, on se dit qu'avec un peu de respiration et de lâcher prise, vous pourriez nous écrire des histoires merveilleuses, où plutôt que de raconter jusqu'à la nausée l'illettrisme qui condamne à mort, vous nous montreriez l'écriture sauver des vies. Car, hélas, si Léo est condamné par les mots, aucun autre personnage de votre livre ne semble sauvé par eux. Sybille, malgré sa grande bibliothèque, ne peut finalement rien pour Léo, et retourne à une histoire passée dont on soupçonne qu'elle n'y retrouvera pas vraiment le bonheur.

Une dernière réflexion, au-delà du livre. Si vous m'avez suivi jusque là vous aurez compris je l'espère entre les lignes, ou à la lecture d'autres billets de ce blog si vous avez eu la curiosité de le visiter un peu, que si j'ai pris la peine d'écrire ici c'est que je suis moi aussi un amoureux des mots et de la belle langue, un feu allumé et entretenu par un père maître d'école d'après-guerre. Mais avant lui nos ancêtres, depuis la nuit des temps sans doute et en tout cas ceux qui ont laissé des traces documentées dans les registres des paroisses puis l'état-civil de la république, furent jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle des paysans pour la plupart analphabètes, jusqu'à mon grand-père qui apprit à vaguement lire dans les tranchées de Verdun, et ma grand-mère à peine plus instruite mais qui décida que ses deux fils seraient instituteurs - ce qui advint. Sur les actes de mariage de tous ces ancêtres obscurs, retrouvés par un de mes cousins dans les archives de Bretagne, on lit de façon récurrente cette formule savoureuse : "Les comparants et témoins, interpellés de signer, ont déclaré ne le savoir faire." Je reste persuadé que certains savaient, mais par pudeur, pour ne pas faire les fiers, se déclaraient solidaires de la communauté des analphabètes. 

Car si l'écriture est un chemin, c'est loin d'être le seul. Ont-ils été si malheureux, nos ancêtres, loin des mots, pendant tant de siècles? Nul doute que leur vie était rude et souvent brève. Mais en tout cas je suis la preuve vivante qu'il s'en trouvait toujours assez pour croire en la vie et la transmettre, vaille que vaille, génération après génération. A croire qu'ils avaient sans doute d'autres modes de résilience que l'écriture et la lecture pour négocier avec cette violence du monde qui vous fascine et vous effraie. Comme toutes les civilisations sans écriture, avant que ne leur soit imposée la tyrannie des nations lettrées. 

Vous en telle ou meilleure pensée réconfortés vostre malheur,
Et beuvez frais si faire se peut.

lundi 29 août 2016

L'immortalité, une fausse bonne idée

L'immortalité est à la mode. A en croire certains soi-disant "transhumanistes", c'est ce que nous promet l'intelligence artificielle à plus ou moins brève échéance, en tout cas dans le courant de ce siècle. Au train où vont les progrès dans ce domaine, nul doute que nous n'assistions à des choses étonnantes qui rendront plus difficiles à définir que jamais les notions d'identité et d'humanité. Par exemple si je transfère pièce à pièce, neurone après neurone, organe après organe, chaque élément de ce qui fait mon identité dans un clone humain ou machine, à supposer que cela soit théoriquement fondé et pratiquement possible, ce double de moi sera-t-il encore moi? Et si je me clone ainsi à plusieurs reprises, lequel sera le "vrai" moi? Ces questions ont-elles seulement un sens? Tout cela ressemble fort à une variante high-tech de la parabole du Bateau de Thésée, et nos transhumanistes ne répondent ni plus ni moins que les philosophes anciens aux questions difficiles sur la permanence et l'identité que pose cette histoire.
Mais aucun de ces rêveurs ne semble aborder vraiment la question de comment nous vivrons pratiquement cette immortalité, à supposer qu'on y parvienne. Prolonger indéfiniment la vieillesse est une perspective peu réjouissante ... Non, l'immortalité ne vaut le coup d'être vécue que si elle est assortie d'une éternelle jeunesse. Mais si je reste indéfiniment jeune, et que les autres autour de moi vieillissent et meurent, me voilà condamné à la solitude. Je verrai tous mes proches disparaître, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants pour les siècles des siècles. Pour nos utopistes qui ont tout prévu, le problème ne se posera pas car tout le monde deviendra immortel. Tout le monde, vraiment? Les 10 milliards d'humains qu'on prévoit pour la fin de ce siècle? Ou seulement quelques heureux et fortunés élus? Soyons fous et acceptons l'immortalité généralisée, mais alors ce ne sera pas 10 mais 15 ou 20 milliards d'immortels à nourrir à la fin du siècle si la natalité se maintient. Mais peut-être que lorsque tout le monde sera immortel deviendra-t-il superflu, et à terme peut-être même interdit de se reproduire pour des raisons de ressources limitées?
On voit bien à quelles absurdités on arrive dans tous les cas de figure. Non, décidément, tout seul ou tous ensemble, aucune de ces hypothèses d'immortalité ne semble tenir la route. D'ailleurs, si l'immortalité était une bonne stratégie, la vie l'aurait certainement inventée et sélectionnée depuis longtemps. Or depuis des milliards d'années l'évolution et le maintien de la vie sur notre planète a réussi à travers toutes sortes de cataclysmes grâce à une stratégie totalement opposée. Pour que l'espèce survive et évolue, les individus doivent mourir et être remplacés par d'autres, et pour que la vie continue, les espèces elles-même évoluent puis disparaissent, laissant la place à d'autres mieux adaptées.
Soyons modestes. Nous avons les moyens techniques de conserver vivante pour longtemps la mémoire de ceux qui furent à travers des supports de plus en plus variés. Aussi, à nos transhumanistes je conseillerais volontiers de simplement faire de leur vie quelque chose qui mérite qu'on s'en souvienne. C'est une recette éprouvée pour la seule forme d'immortalité qui semble en valoir la peine, la mémoire des autres.

mardi 15 mars 2016

Ecrire comme on fait des fagots

Qui fait encore des fagots de nos jours, et qui sait encore les lier proprement? Chez nous quelques vieux au fin fond des montagnes, et ailleurs où le bois est plus rare, les femmes qui les portent sur leur tête sur des kilomètres. Dans mes souvenirs d'enfance il y a un ciel d'automne et des mains noueuses et aussi rêches que les branches rassemblées et la corde à lieuse qui va les serrer fermement, des mains de grand-père paysan qui savent tout faire avec un couteau et un bout de ficelle. Branches taillées ou tombées par le vent, bois encore vert ou bois mort, bois blanc ou bois noble, le fagot n'est pas regardant. Après une saison, il sera en tout cas sec et bon à cacher les escargots, les lézards ou les bonnes bouteilles, ou à crépiter dans un feu de la Saint-Jean, voire à brûler un hérétique. 

Celui qui fait des fagots n'a pas la prétention de refaire les arbres à partir de leurs branches, mais il peut penser qu'il répare un peu ce que sa main ou les éléments avaient d'abord séparé, qu'il garde en réserve une parcelle de lumière que l'arbre avait patiemment rassemblée. Ni plus ni moins. 

Un texte, un vocabulaire, une ontologie ... tout ce qui se construit en rassemblant des mots détachés de l'arbre vivant du langage, n'est-il-pas de même nature? Nous les remettons ensemble vaille que vaille, avec la ficelle que nous avons dans notre poche de poète, de grammairien, ou de logicien. Ficelle plus ou moins rustique ou noble, mais ficelle dans tous les cas. Et une fois ficelés, ces fagots de mots sont bons à tous usages, nous réchauffer le cœur ou classer nos documents, alimenter les débats logiques, et aussi bien brûler les hérétiques.  

Mais en aucun cas ces fagots de mots ne capturent ni ne réparent la vie du langage dont ils ont été séparés, pas plus que les fagots de bois ne réparent les arbres. 

jeudi 25 février 2016

De la mémoire anachronique

Dans un billet précédent nous avons évoqué la place finalement assez réduite que semble tenir dans l'intelligence humaine le raisonnement logique formel conscient, par rapport à la reconnaissance de situations et la réponse par des comportements appropriés. Cette intelligence construite par apprentissage préexiste au langage, nous la partageons en grande partie avec les animaux, et maintenant avec les machines qui apprennent. Qu'elle soit naturelle ou artificielle, elle nécessite en arrière-plan une mémoire importante, le stockage d'un grand nombre de situations de référence. Mais de quel genre de mémoire s'agit-il, celle qui nous permet de reconnaître les chats, de ne pas nous perdre dans nos maisons, nos villes, nos jardins et nos campagnes, de prononcer un avis d'expert, ou de gagner (de temps en temps) une partie de Go?
On l'appellerait volontiers ici, pour respecter l'esprit des lieux, la mémoire des états de choses, mais il semble que l'expression employée dans la littérature pour ce type de mémoire soit mémoire situationnelle. Une recherche sur cette expression est d'ailleurs très instructive, les résultats mêlant discours philosophique, charabia technico-socio-commercial sur la captation de l'attention des internautes, et jusqu'à un brevet déposé par Google. On peut se demander d'ailleurs si tous ces auteurs connaissent l'étendue des emplois de cette expression en-dehors de leur domaine, ou si chacun l'a réinventée dans son jargon.
Mais qu'est-ce qu'une mémoire des situations, sinon avant tout une mémoire de territoires? Un territoire c'est bien sûr un espace, mais il ne se réduit pas à ses aspects géographiques ou cartographiques. Un territoire dans notre mémoire c'est un état de choses, un ensemble complexe et unique de sensations, de signes et de repères visuels, auditifs, olfactifs et même tactiles, que nous pouvons évoquer ou reconnaître sans avoir besoin de le nommer, et à y bien regarder indépendant du temps et de la chronologie. Nous connaissons tous cette sensation au retour en un lieu connu mais quitté depuis longtemps que le temps ne s'est pas écoulé, que l'état des choses n'a pas changé en dépit du temps, à quelques petits ajustements près. Et c'est là une caractéristique essentielle de cette mémoire des états de choses, des territoires, d'être fondamentalement anachronique au sens littéral, de traverser le temps, de se moquer de la chronologie.
L'autre mémoire, la mémoire historique, celle des événements et de leur logique doit se construire sur le langage, elle s'évanouit plus facilement, elle a besoin d'être racontée encore et encore, un récit toujours incomplet et sujet à controverses, car il nous faut sans cesse des preuves que tel événement était avant ou après celui-là, que telle personne ou chose pouvait ou non y être présente. Bien sûr la mémoire constituée en récit a l'avantage de pouvoir s'écrire, se conserver, se transmettre de génération en génération. Par la magie de l'écriture, du roman, de la poésie, elle permet même d'évoquer, et de laisser entrevoir les territoires de l'autre mémoire, sans pouvoir les capturer entièrement. Aussi chaque lecteur du récit les reconstruit et les incorpore à ceux de sa propre mémoire. Ainsi vit, grandit et se tisse en nous ce qu'il y a de plus fondamental, de plus profond, et qui résiste le mieux à l'oubli et à l'usure du temps. Cette mémoire anachronique est au bout du compte pour chacun de nous la seule preuve solide de la pérennité de son existence.