samedi 17 juin 2017

Anachroniques

C'est le titre d'un roman, ou plutôt d'une série de romans dont le premier volume intitulé Parure des Songes vient de paraître (auto-édité ici et lisible en ligne ). L'auteur Ewen Penanguer partage autour de l'écriture sur son blog tout neuf des anachronismes assez proches des choses autrement dites d'ici qu'il semble d'ailleurs bien connaître et cite volontiers.

mardi 13 décembre 2016

Ceci n'est pas une trace

Cette image est depuis quelques années mon avatar sur le Web. Ce choix n'est pas fortuit, ce n'est pas juste une belle image de montagne, c'est - si j'ose employer cette formule un peu arrogante - une métaphore de la sémiotique. Elle tente d'illustrer ce que Willard Van Orman Quine a nommé dès 1960 dans son ouvrage “Word and Object” (Le Mot et la Chose) l'inscrutabilité de la référence. Sa légende est bien sûre empruntée à René Magritte et à sa Trahison des Images (au passage il vous reste un peu plus d'un mois pour ne pas rater l'exposition éponyme qui lui est consacrée au Centre Pompidou).


Ceci n'est pas une trace

Cette image nous fait signe. A chacun de nous, suivant son vécu et sa culture, elle évoquera quelque chose de différent, ou rien du tout. Mais que désigne cette image? Autrement dit à quoi fait-elle référence? Si on la soumet à un logiciel de reconnaissance de forme un peu malin, comme Google Show and Tell, (ou celui qui est implémenté nativement dans votre cerveau) on aura sans doute une réponse du genre "Paysage de montagne en hiver, avec trace de promeneur". Peut-être même le logiciel arrivera-t-il à distinguer qu'il s'agit d'une trace de raquettes et non de skis, et qu'il est passé là plus d’une personne. La résolution de l’image, et l’état de la trace elle-même ne sont sans doute pas suffisantes pour dire à coup sûr dans quel sens la trace a été parcourue, et par combien de personnes.

Maintenant reculons d’un pas. Quelqu'un a pris cette photographie. Est-ce qu’il suit cette trace que d’autres ont laissée? Est-ce qu’il fait partie d’un groupe qui a pris un peu d’avance et a fait la trace devant lui? Est-ce que c’est sa propre trace qu’il regarde en se retournant? L’auteur de la photographie pourrait sans doute répondre à ces questions en utilisant sa mémoire de ce moment et d’autres photographies de la même promenade montrant le paysage sans trace, puis quelqu'un qui fait la trace, et ceux qui le suivent à l’aller, puis leur retour peut-être. Mais il ne le fera pas, pour vous laisser avec la question.

Bien des saisons se sont succédé depuis la prise de cette image, très vite d’autres promeneurs sont passés et ont choisi de suivre cette trace comme on le fait souvent par commodité ou pour ne pas saccager davantage le manteau neigeux, puis une autre chute de neige est venue recouvrir le tout, et au printemps toutes ces traces déjà indéchiffrables sont parties joyeusement vers la vallée en suivant les torrents gonflés de la fonte des neiges. Inutile de retourner sur place pour en savoir davantage sur cette image, sinon peut-être pour voir à quoi l’endroit ressemble quand la neige a fondu.

Cette photographie est donc la trace d’une trace, numérisée dans la mémoire d’un appareil photographique, puis copiée dans un disque dur, puis téléchargée après redécoupage vers quelque serveur Web, puis insérée à nouveau dans ce document, et recopiée dans la copie que vous lisez en ce moment sur un appareil quelconque qui n’a peut-être pas encore été inventé au moment où j’écris, voire même imprimé sur du papier.

Si je choisis cette image pour me représenter, autrement dit pour faire référence à moi, on peut l’interpréter comme on veut : est-ce une trace de moi prise par quelqu'un d’autre, une trace de quelqu'un d’autre prise par moi, une trace de moi prise par moi? Peut-être rien de tout cela, je l’ai peut-être volée quelque part sur le Web parce qu’elle me parlait. J’ai vu l’image et j’ai dit "Tiens, c’est moi, ça". Au fond, peu importe. D'une façon ou d’une autre, je me désigne par cette image. Et à celui qui regarde avec attention, qui accepte d’entrer dans la métaphore, cette image en dit plus sur moi, me représente finalement mieux qu’une photo directe de ma tête avec mon meilleur sourire. Elle dit quelqu'un qui chemine, peut-être pas tout seul, parfois suivant des traces déjà ouvertes, parfois ouvrant la sienne propre. Quiconque a marché dans la neige, seul ou en groupe, saura de quoi il s’agit, à quoi je fais référence. Les autres ne capteront rien, c’est tant pis pour eux comme dans un koan Zen.

Enfin, dernière métaphore, cette image peut symboliser la volatilité des informations. Le support de la trace, que ce soit la neige, le papier ou la donnée numérisée, est voué à disparaître, et souvent avec lui toute trace de la trace si on n’a pris garde de la conserver quelque part, comme je le fais en ce moment. Je dédie donc ce billet non seulement à l’entreprise avec laquelle j'ai cheminé pendant tant d’années, et notamment au collègue soigneux qui m'a permis de retrouver le document à l'origine de ce texte alors que je n'en avais même pas conservé une copie, mais aussi à la mémoire de toutes les œuvres englouties par les ravages du temps, la fonte des neiges ou la marée montante, la bêtise humaine, les incendies, les inondations et l’obsolescence des supports, des livres brûlés de la Bibliothèque d’Alexandrie à nos pages Web disparues sans autre trace qu’une erreur 404, en passant par les programmes enregistrés sur mini-cassettes de mon premier ordinateur en 1984.

Quelles sont les leçons pratiques de cette métaphore dans nos métiers d’ingénieurs philosophiques, selon l’expression de Tim Berners-Lee chère à Alexandre Monnin? On peut considérer que toute ressource (c’est-à-dire tout ce qui peut être identifié dans un système d'information, et singulièrement sur le Web) possède peu ou prou les mêmes caractéristiques que cette image ou ce qu’elle tente de signifier, et doit être vue plus comme une référence dynamique qu’une chose figée une fois pour toutes comme un document imprimé ou un tableau accroché dans un musée. C’est pourquoi ce mot anglais très ambigu resource serait sans doute plus justement traduit en français par référence que par ressource. Sauf à prendre le mot ressource au plus près de sa racine latine resurgere, quelque chose qui resurgit quand on active sa référence (par exemple une URI appelée par une requête Web), autrement dit une chose susceptible de résurgence, voire de résurrection. Ce que la référence cherche à désigner, le référent pour parler le langage de la sémiotique, est toujours en dehors du champ du système d’information, et donc essentiellement ambigu et mobile, toujours prêt à resurgir sous une nouvelle forme.

L’aspect essentiellement insaisissable du référent est accentué par le fait que le signe est statique alors que ce qu’il désigne est en mouvement. La référence tente de capturer un aspect des choses à un moment donné, mais lorsqu'on l’utilise effectivement dans un langage ou un système d’information, les choses ont déjà changé. C'est pourquoi les modes de représentation formelles des choses (les ontologies) ont de réelles difficultés à appréhender la question de la temporalité; la relation entre la persistance du signe et l’instantanéité de la signification est quelque chose de très mal compris, et encore plus mal intégré dans nos technologies du langage et de la connaissance.

On peut aussi considérer à juste titre que la signification de la ressource ne se réalise que dans le processus de résolution de la référence. Sur le Web ce processus est devenu arbitrairement complexe, par le jeu des redirections, des fédérations et négociations de contenu, ce qui fait que la signification d’une référence n’est pas figée, elle est nouvelle à chaque fois que nous l’interrogeons. Une situation non sans analogie avec la mesure en mécanique quantique.

lundi 12 décembre 2016

Eloge des lisières

Le citoyen pressé des villes ne sait plus guère ce que sont exactement des lisières, et le mot lui-même ne lui est guère familier s’il ne parcourt plus à pied campagnes et forêts. S’il en connaît par ouï-dire le sens, il ne l’emploiera guère spontanément. 

Les lisières ne sont pas des frontières, des lignes séparant ceci de cela, même si c'est ainsi qu'elles apparaissent sur les cartes ou vues du ciel. Ce sont des lieux de transition, de passage entre deux mondes. On dirait dans un langage moderne des interfaces. On les remarquait davantage autrefois lorsque les territoires étaient plus étendus et moins morcelés, et les voyages plus lents. Qui a marché des heures dans une forêt profonde et s’apprête à en sortir ressent la lisière comme une attente, puis un basculement. A l'orée d’un monde fractionné, bruissant, foisonnant, où la vue est limitée de toutes parts par l’enchevêtrement du vivant, le regard s’ouvre sur une plaine balayée de lumière et de vent. Tout change, le nombre de dimensions de l’espace, la portée de la lumière et des sons, les parfums, les opportunités et les risques. Le renard ne s’y trompe pas, quittant le couvert il s’arrête pour humer l’air, et observe de tous côtés, y compris vers le ciel d’où pourrait fondre quelque rapace. Au franchissement des lisières il faut comme lui adapter ses réflexes, sa vision du monde et des choses, reprendre ses marques. 

On peut aussi, tel le ramasseur de champignons, longer la lisière comme on marche sur un rivage, qui n’est lui-même qu’une autre espèce de lisière. On y découvre que la vie y est plus riche et plus variée qu’au cœur de la forêt et qu’au milieu de la plaine, profitant à la fois de la fraîcheur de l’une et de la lumière de l’autre. Les hommes ne s’y sont pas trompés, qui ont souvent installé là leurs premiers villages, cultivateurs-éleveurs dans la plaine, et chasseurs-cueilleurs dans la forêt. 

Il est de par le monde des lieux plus singuliers encore où se rencontrent non pas deux territoires, mais trois, quatre ou plus. Des rencontres de lisières, en quelque sorte. On peut passer de la forêt à la plaine en longeant un fleuve, ou encore plus singulièrement à l'embouchure de ce fleuve. Les habitants de ces lieux, en plus des métiers évoqués plus haut, peuvent être également pêcheurs en eau douce et en eau salée, mais aussi sauniers ou coureurs de grève, ou encore naufrageurs, passeurs, contrebandiers et trafiquants de tout poil. 

Mais dans notre monde de plus en plus morcelé, les territoires se sont multipliés et enchevêtrés au point que nous changeons de monde plusieurs fois par jour sans nous en rendre compte, enfermés dans ces bulles physiques, mentales ou virtuelles que nous pensons protectrices. De plus en plus ramifiées, les frontières devenues fractales sont partout, et les territoires qu'elles tentent d'enfermer trop étroits pour qu’on s’y sente vraiment chez soi et en sécurité. Nous ressentons et vivons mal ces intrusions incessantes d’un monde dans un autre, exacerbant ces identités meurtrières que Amin Maalouf a si bien décrites. 

Il est urgent de repenser nos frontières non plus comme des lignes de séparation, mais comme ces interfaces riches que sont les lisières, et les aborder avec à la fois la prudence subtile du renard et l'espoir gourmand du ramasseur de champignons.

lundi 29 août 2016

L'immortalité, une fausse bonne idée

L'immortalité est à la mode. A en croire certains soi-disant "transhumanistes", c'est ce que nous promet l'intelligence artificielle à plus ou moins brève échéance, en tout cas dans le courant de ce siècle. Au train où vont les progrès dans ce domaine, nul doute que nous n'assistions à des choses étonnantes qui rendront plus difficiles à définir que jamais les notions d'identité et d'humanité. Par exemple si je transfère pièce à pièce, neurone après neurone, organe après organe, chaque élément de ce qui fait mon identité dans un clone humain ou machine, à supposer que cela soit théoriquement fondé et pratiquement possible, ce double de moi sera-t-il encore moi? Et si je me clone ainsi à plusieurs reprises, lequel sera le "vrai" moi? Ces questions ont-elles seulement un sens? Tout cela ressemble fort à une variante high-tech de la parabole du Bateau de Thésée, et nos transhumanistes ne répondent ni plus ni moins que les philosophes anciens aux questions difficiles sur la permanence et l'identité que pose cette histoire.
Mais aucun de ces rêveurs ne semble aborder vraiment la question de comment nous vivrons pratiquement cette immortalité, à supposer qu'on y parvienne. Prolonger indéfiniment la vieillesse est une perspective peu réjouissante ... Non, l'immortalité ne vaut le coup d'être vécue que si elle est assortie d'une éternelle jeunesse. Mais si je reste indéfiniment jeune, et que les autres autour de moi vieillissent et meurent, me voilà condamné à la solitude. Je verrai tous mes proches disparaître, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants pour les siècles des siècles. Pour nos utopistes qui ont tout prévu, le problème ne se posera pas car tout le monde deviendra immortel. Tout le monde, vraiment? Les 10 milliards d'humains qu'on prévoit pour la fin de ce siècle? Ou seulement quelques heureux et fortunés élus? Soyons fous et acceptons l'immortalité généralisée, mais alors ce ne sera pas 10 mais 15 ou 20 milliards d'immortels à nourrir à la fin du siècle si la natalité se maintient. Mais peut-être que lorsque tout le monde sera immortel deviendra-t-il superflu, et à terme peut-être même interdit de se reproduire pour des raisons de ressources limitées?
On voit bien à quelles absurdités on arrive dans tous les cas de figure. Non, décidément, tout seul ou tous ensemble, aucune de ces hypothèses d'immortalité ne semble tenir la route. D'ailleurs, si l'immortalité était une bonne stratégie, la vie l'aurait certainement inventée et sélectionnée depuis longtemps. Or depuis des milliards d'années l'évolution et le maintien de la vie sur notre planète a réussi à travers toutes sortes de cataclysmes grâce à une stratégie totalement opposée. Pour que l'espèce survive et évolue, les individus doivent mourir et être remplacés par d'autres, et pour que la vie continue, les espèces elles-même évoluent puis disparaissent, laissant la place à d'autres mieux adaptées.
Soyons modestes. Nous avons les moyens techniques de conserver vivante pour longtemps la mémoire de ceux qui furent à travers des supports de plus en plus variés. Aussi, à nos transhumanistes je conseillerais volontiers de simplement faire de leur vie quelque chose qui mérite qu'on s'en souvienne. C'est une recette éprouvée pour la seule forme d'immortalité qui semble en valoir la peine, la mémoire des autres.

mardi 15 mars 2016

Ecrire comme on fait des fagots

Qui fait encore des fagots de nos jours, et qui sait encore les lier proprement? Chez nous quelques vieux au fin fond des montagnes, et ailleurs où le bois est plus rare, les femmes qui les portent sur leur tête sur des kilomètres. Dans mes souvenirs d'enfance il y a un ciel d'automne et des mains noueuses et aussi rêches que les branches rassemblées et la corde à lieuse qui va les serrer fermement, des mains de grand-père paysan qui savent tout faire avec un couteau et un bout de ficelle. Branches taillées ou tombées par le vent, bois encore vert ou bois mort, bois blanc ou bois noble, le fagot n'est pas regardant. Après une saison, il sera en tout cas sec et bon à cacher les escargots, les lézards ou les bonnes bouteilles, ou à crépiter dans un feu de la Saint-Jean, voire à brûler un hérétique. 

Celui qui fait des fagots n'a pas la prétention de refaire les arbres à partir de leurs branches, mais il peut penser qu'il répare un peu ce que sa main ou les éléments avaient d'abord séparé, qu'il garde en réserve une parcelle de lumière que l'arbre avait patiemment rassemblée. Ni plus ni moins. 

Un texte, un vocabulaire, une ontologie ... tout ce qui se construit en rassemblant des mots détachés de l'arbre vivant du langage, n'est-il-pas de même nature? Nous les remettons ensemble vaille que vaille, avec la ficelle que nous avons dans notre poche de poète, de grammairien, ou de logicien. Ficelle plus ou moins rustique ou noble, mais ficelle dans tous les cas. Et une fois ficelés, ces fagots de mots sont bons à tous usages, nous réchauffer le cœur ou classer nos documents, alimenter les débats logiques, et aussi bien brûler les hérétiques.  

Mais en aucun cas ces fagots de mots ne capturent ni ne réparent la vie du langage dont ils ont été séparés, pas plus que les fagots de bois ne réparent les arbres. 

jeudi 25 février 2016

De la mémoire anachronique

Dans un billet précédent nous avons évoqué la place finalement assez réduite que semble tenir dans l'intelligence humaine le raisonnement logique formel conscient, par rapport à la reconnaissance de situations et la réponse par des comportements appropriés. Cette intelligence construite par apprentissage préexiste au langage, nous la partageons en grande partie avec les animaux, et maintenant avec les machines qui apprennent. Qu'elle soit naturelle ou artificielle, elle nécessite en arrière-plan une mémoire importante, le stockage d'un grand nombre de situations de référence. Mais de quel genre de mémoire s'agit-il, celle qui nous permet de reconnaître les chats, de ne pas nous perdre dans nos maisons, nos villes, nos jardins et nos campagnes, de prononcer un avis d'expert, ou de gagner (de temps en temps) une partie de Go?
On l'appellerait volontiers ici, pour respecter l'esprit des lieux, la mémoire des états de choses, mais il semble que l'expression employée dans la littérature pour ce type de mémoire soit mémoire situationnelle. Une recherche sur cette expression est d'ailleurs très instructive, les résultats mêlant discours philosophique, charabia technico-socio-commercial sur la captation de l'attention des internautes, et jusqu'à un brevet déposé par Google. On peut se demander d'ailleurs si tous ces auteurs connaissent l'étendue des emplois de cette expression en-dehors de leur domaine, ou si chacun l'a réinventée dans son jargon.
Mais qu'est-ce qu'une mémoire des situations, sinon avant tout une mémoire de territoires? Un territoire c'est bien sûr un espace, mais il ne se réduit pas à ses aspects géographiques ou cartographiques. Un territoire dans notre mémoire c'est un état de choses, un ensemble complexe et unique de sensations, de signes et de repères visuels, auditifs, olfactifs et même tactiles, que nous pouvons évoquer ou reconnaître sans avoir besoin de le nommer, et à y bien regarder indépendant du temps et de la chronologie. Nous connaissons tous cette sensation au retour en un lieu connu mais quitté depuis longtemps que le temps ne s'est pas écoulé, que l'état des choses n'a pas changé en dépit du temps, à quelques petits ajustements près. Et c'est là une caractéristique essentielle de cette mémoire des états de choses, des territoires, d'être fondamentalement anachronique au sens littéral, de traverser le temps, de se moquer de la chronologie.
L'autre mémoire, la mémoire historique, celle des événements et de leur logique doit se construire sur le langage, elle s'évanouit plus facilement, elle a besoin d'être racontée encore et encore, un récit toujours incomplet et sujet à controverses, car il nous faut sans cesse des preuves que tel événement était avant ou après celui-là, que telle personne ou chose pouvait ou non y être présente. Bien sûr la mémoire constituée en récit a l'avantage de pouvoir s'écrire, se conserver, se transmettre de génération en génération. Par la magie de l'écriture, du roman, de la poésie, elle permet même d'évoquer, et de laisser entrevoir les territoires de l'autre mémoire, sans pouvoir les capturer entièrement. Aussi chaque lecteur du récit les reconstruit et les incorpore à ceux de sa propre mémoire. Ainsi vit, grandit et se tisse en nous ce qu'il y a de plus fondamental, de plus profond, et qui résiste le mieux à l'oubli et à l'usure du temps. Cette mémoire anachronique est au bout du compte pour chacun de nous la seule preuve solide de la pérennité de son existence.

lundi 15 février 2016

Qu'est-il arrivé au Web sémantique?

Je m'étais promis de ne plus rien écrire directement à ce sujet, mais il m'est difficile de ne pas mettre en perspective les considérations des quelques billets précédents avec l'histoire du Web sémantique. En préalable à cette analyse, un petit aperçu de Google Tendances sur les termes de recherche "Semantic Web" et "Deep learning" depuis dix ans.


Cela ressemble à la chronique d'une mort lente. Bien sûr, ce n'est qu'un écho d'une rumeur, et il y a sans doute beaucoup à dire sur les algorithmes qui sous-tendent ce genre de comparaison, et la représentativité des données utilisées. Mais il n'y a pas de fumée sans feu. 
On pourra objecter que le Web sémantique et le Deep learning ne sont pas vraiment des technologies concurrentes, qu'elles n'ont pas vraiment les mêmes champs d'application. Je n'entrerai pas dans ce débat technique. Ce qui m'intéresse ici est de voir dans le déclin apparent des unes et l'essor des autres (au moins dans ce qui fait le buzz), les signes d'un important changement que nous avons commencé à évoquer dans le précédent billet, et que je résumerais de la façon suivante. Nous sommes en train de passer de systèmes utilisant une sémantique a priori, fixée par la logique formelle des axiomes et des règles, à des systèmes utilisant une sémantique a posteriori, plus fluctuante et basée sur un apprentissage utilisant l'analyse massive des données et des usages.
Si cette tendance se confirme, et on a de bonnes raisons de le croire, que restera-t-il des efforts de la communauté du Web sémantique pour construire une pile de standards, des vocabulaires et des ontologies, et tous les outils qui vont avec? Dans une discussion de novembre 2015 intitulée "What happened to the Semantic Web", Krzysztof Janowicz résume de façon assez réaliste la situation dans cette réponse dont je traduis en substance quelques extraits.
Le problème principal qui fait obstacle à une partie de notre travail est une incompréhension fondamentale de ce qu'est réellement la sémantique et comment elle émerge. Beaucoup d'entre nous semblent croire que ce qui définit un bon usage des technologies du Web sémantique (les "killer apps") implique des ontologies lourdes et compliquées qui sont axiomatisées en utilisant les plus puissants de nos langages de représentation des connaissances et qui font un plein usage de nos raisonneurs. Comme +Kingsley Idehen et d'autres l'argumentent, les "killer apps" sont déjà là. Elles utilisent les URI comme identifiants globaux, l'idée des données liées, les relations d'identité comme sameAs, et un soupçon de raisonnement (dans la majorité des cas une simple utilisation de propriétés transitives) pour enrichir et étendre les résultats de recherche. 
Le Web sémantique devrait être une couche, fine et idéalement transparente, de communication entre l'utilisateur (pas seulement humain) et les données, et c'est là que notre travail a le plus d'impact. [...] Notre succès sera mesuré par la capacité de nos technologies à réduire la probabilité de combiner des données incompatibles, à faciliter la recherche et la publication de données pertinentes, à supporter les scientifiques et les décideurs dans l'analyse de la signification (statistique et analytique) des données. Par contraste, essayer de fixer de façon précise, abstraite et non ambiguë la signification de toutes sortes de termes dans un cadre logique, est voué à l'échec.
Bref, si globalement nous n'avons pas travaillé pour rien, il est sans doute temps de trier les placards, d'archiver pour mémoire et l'instruction des générations futures nos belles, complexes, coûteuses et finalement inutilisables ontologies et les raisonneurs qui vont avec dans les musées de l'inventivité humaine. Conservons pour l'usage courant quelques-uns de nos chers vocabulaires, les plus légers, ceux qui flottent bien à la surface des choses et remontent bien au vent. Et tant pis pour ceux que le poids de leur cargaison logique a entraînés par le fond à la première tempête de vraies données.